Calculer un inverse et l'utiliser
Inversible : toutes les façons de le dire
Le mot « inversible » se dit de dix façons différentes. Toutes désignent la même chose — et savoir passer de l'une à l'autre est ce qui rend l'algèbre linéaire efficace.
Le théorème d'équivalence
Pour une matrice carrée A de taille n × n, les assertions suivantes sont toutes équivalentes :
1. A est inversible
2. det(A) ≠ 0
3. rang(A) = n
4. les colonnes de A sont libres
5. les colonnes de A forment une base de R^n
6. A X = 0 n'a que la solution nulle
7. A X = B a une solution unique, pour tout B
8. le pivot de Gauss donne n pivots (aucune ligne nulle)
9. 0 n'est pas valeur propre de A
10. l'application linéaire associée est bijective
Chacune se vérifie par un calcul différent, mais elles tombent ou tiennent ensemble. En pratique, on choisit la plus rapide à tester dans la situation donnée :
petite matrice (2×2, 3×3) -> le déterminant
matrice quelconque -> le pivot : compter les pivots
colonnes visiblement liées -> conclure immédiatement (non inversible)
matrice déjà diagonalisée -> regarder si 0 est valeur propre
Le fil géométrique
Toutes ces formulations décrivent le même phénomène, vu sous des angles différents :
A NON inversible
|
______________________________________
| | | |
det = 0 rang < n colonnes noyau
| | liées non réduit à 0
| | | |
\__________ l'espace est ÉCRASÉ ______/
|
et un écrasement ne se défait pas
À l'inverse, une matrice inversible préserve la dimension : rien n'est perdu, tout est atteint, la transformation est réversible.
Un cas particulier utile : les matrices triangulaires
[ 2 7 -1 ]
[ 0 3 5 ] inversible <=> aucun coefficient diagonal nul
[ 0 0 4 ]
Le déterminant étant le produit de la diagonale, la réponse se lit sans le moindre calcul. C'est très utile, car le pivot produit précisément des matrices triangulaires.
En pratique : ne pas calculer l'inverse
Voici un point que les cours théoriques passent souvent sous silence. Pour résoudre A X = B numériquement, on ne calcule presque jamais A⁻¹ :
Calculer A⁻¹ puis A⁻¹B -> environ 3 fois plus d'opérations,
et amplifie les erreurs d'arrondi
Faire un pivot de Gauss -> moins d'opérations, plus stable
L'inverse reste un outil théorique essentiel — il donne la formule X = A⁻¹B, il caractérise les systèmes bien posés, il intervient dans les démonstrations. Mais l'algorithme de résolution reste le pivot. C'est ce que fait numpy.linalg.solve(A, B), systématiquement préférable à inv(A) @ B.
Il faut d'ailleurs se méfier du cas limite : une matrice peut être inversible en théorie et catastrophique en pratique, si son déterminant est minuscule. On parle alors de matrice mal conditionnée : une variation infime de B change complètement la solution. Le déterminant dit si l'on est inversible ; il ne dit pas si l'on est loin de ne pas l'être.
En résumé
- Dix formulations équivalentes disent la même chose :
Ainversible. - On choisit le test le plus rapide : déterminant en petite taille, pivot sinon.
- Toutes les négations décrivent un écrasement de l'espace, irréversible.
- Matrice triangulaire : inversible ⟺ aucun zéro sur la diagonale.
- Numériquement, on résout par le pivot plutôt que d'inverser.
- Attention aux matrices mal conditionnées : inversibles, mais numériquement fragiles.

