Sécurité et reconstruction
Pourquoi k-1 parts n'apprennent rien
La partie facile est de comprendre que k parts reconstruisent le secret. La partie profonde, celle qui fait la sécurité du schéma, est de comprendre pourquoi k - 1 parts n'apprennent absolument rien.
L'intuition géométrique
Reprenons le seuil k = 2, donc une droite. Supposons qu'un espion capture une seule part, disons (1, 10). Que peut-il déduire du secret S = P(0) ?
y
| . ' <- une infinité de droites
10 | *(1,10) . ' passent par le seul point (1,10)
| . ' . '
|' ' '
+--------------- x
0 1
Pour CHAQUE valeur de S en x=0,
il existe exactement une droite
passant par (1,10). Aucune n'est
plus vraisemblable qu'une autre.
Par un point unique passe une infinité de droites. Pour chaque valeur imaginable du secret en x = 0, il existe exactement une droite qui passe aussi par (1, 10). Toutes ces valeurs de S sont donc également possibles. La part capturée n'élimine aucune hypothèse.
Le cas général : k - 1 points
Le raisonnement se généralise. Avec k - 1 parts d'un polynôme de degré k - 1 :
Fixons k-1 points. Testons une valeur candidate S = v.
Cela ajoute le point (0, v) : nous avons alors k points,
qui déterminent UN unique polynôme de degré k-1.
candidat S = v0 -> un polynôme cohérent P0
candidat S = v1 -> un polynôme cohérent P1
candidat S = v2 -> un polynôme cohérent P2
... ...
Chaque valeur possible du secret est compatible
avec les k-1 parts. Aucune n'est distinguable.
Pour toute valeur candidate v du secret, il existe exactement un polynôme de degré k - 1 qui passe par les k - 1 parts connues et par (0, v). Il y a donc autant de polynômes cohérents que de valeurs possibles du secret, et ils sont tous aussi vraisemblables.
Sécurité parfaite : l'analogie du masque jetable
Cette propriété a un nom fort : la sécurité parfaite (ou sécurité inconditionnelle). Elle signifie que la connaissance de k - 1 parts ne change rien à la probabilité de chaque secret :
P(secret = S | k-1 parts connues) = P(secret = S)
C'est exactement la garantie du masque jetable : le texte chiffré n'apprend rien sur le message clair. Ici, k - 1 parts n'apprennent rien sur S.
| Masque jetable | Shamir (k-1 parts) | |
|---|---|---|
| Ce qui est observé | le texte chiffré | k - 1 parts |
| Information sur le secret | aucune | aucune |
| Type de sécurité | parfaite / inconditionnelle | parfaite / inconditionnelle |
| Tient face à | puissance de calcul infinie | puissance de calcul infinie |
C'est une différence majeure avec RSA : la sécurité de Shamir ne suppose aucun problème difficile. Elle est prouvée, et un attaquant même infiniment puissant n'apprend rien de k - 1 parts.
Une condition à respecter
Cette perfection suppose des coefficients a_1, ..., a_{k-1} tirés vraiment au hasard et une arithmétique en corps fini (leçon suivante). Un tirage biaisé briserait la garantie.
En résumé
- Avec
k - 1parts, une infinité de polynômes de degrék - 1restent compatibles : un pour chaque valeur possible du secret. - Toutes les valeurs du secret sont donc également probables : les parts n'apprennent rien.
- C'est la sécurité parfaite, la même garantie que le masque jetable, valable même contre un attaquant au calcul illimité.
- Elle exige des coefficients tirés au hasard et une arithmétique en corps fini.

