De l'interactif à la signature
Les signatures de Schnorr et leur renaissance
Appliquons la recette de Fiat-Shamir au protocole d'identification de Schnorr. Le résultat porte un nom : les signatures de Schnorr. Longtemps restées dans l'ombre, elles connaissent aujourd'hui une éclatante renaissance.
De l'identification à la signature
La transformation est directe. Pour signer un message m avec sa clé privée x :
1. tirer un aléa r, calculer t = g^r
2. calculer c = H(t, m)
3. calculer s = r + c*x
-> la signature est le couple (t, s) [ou (c, s)]
Pour vérifier, avec la clé publique y = g^x :
recalculer c = H(t, m)
accepter si g^s = t * y^c
C'est exactement l'identification de Schnorr, où le défi n'est plus tiré par un vérifieur mais calculé par hachage. La signature lie le message m à la clé, et personne ne peut la forger sans connaître x.
Trois qualités remarquables
Les signatures de Schnorr se distinguent par trois vertus :
- Simplicité. La construction est minimale : une exponentiation, un hachage, une addition. Peu de pièces, donc peu de choses à casser.
- Sécurité prouvable. On sait démontrer leur sûreté (dans le modèle de l'oracle aléatoire), ce qui n'est pas le cas de tous les schémas concurrents.
- Linéarité. C'est la propriété la plus précieuse. La réponse
s = r + c*xest linéaire enxet enr. Deux signatures peuvent donc s'additionner : lesss'ajoutent, les engagements se combinent. Cela ouvre la porte à l'agrégation de signatures et aux multi-signatures (le schéma MuSig), où plusieurs signataires produisent ensemble une signature unique, aussi compacte qu'une seule. Impossible aussi proprement avec ECDSA.
Schnorr contre ECDSA
| Critère | Schnorr | ECDSA |
|---|---|---|
| Origine | Fiat-Shamir sur log discret | variante de DSA |
| Preuve de sécurité | oui (oracle aléatoire) | plus indirecte |
| Structure | linéaire, additive | non linéaire (inversion modulaire) |
| Agrégation / multi-sig | native et propre | difficile |
| Simplicité | très simple | plus lourde |
| Histoire | brevetée jusqu'en 2008 | adoptée par défaut faute de mieux |
Une longue éclipse, une renaissance
Pourquoi ce joyau a-t-il si longtemps été ignoré ? Parce que Claus Schnorr l'avait breveté. Pendant que son brevet courait (jusqu'en 2008), l'industrie s'est rabattue sur des alternatives libres de droits, notamment DSA puis ECDSA — techniquement inférieures sur bien des points, mais utilisables sans licence.
Le brevet expiré, l'intérêt est revenu. Le couronnement est arrivé en 2021 : Bitcoin a adopté les signatures de Schnorr via la mise à jour Taproot. Leur linéarité permet d'agréger les signatures d'une transaction à plusieurs participants en une seule, améliorant à la fois la confidentialité et la taille des blocs. Un algorithme de 1989, longtemps mis de côté, se retrouve au cœur de l'une des infrastructures les plus scrutées de la planète.
En résumé
En appliquant Fiat-Shamir à Schnorr, on obtient des signatures simples, prouvablement sûres et surtout linéaires, donc agrégeables (MuSig). Longtemps bridées par un brevet au profit d'ECDSA, elles renaissent aujourd'hui — jusqu'à équiper Bitcoin depuis Taproot en 2021.

